Extraits de "Supprimez le communiste !"
............................

Création de la Sécurité Sociale
Après la petite pluie tropicale, la façade de l’Hôtel de ville brille aux reflets du soleil couchant. Les six colonnes massives du rez-de chaussée donnent une sensation de force dans la dynamique de cette agglomération, de sagesse dans les délibérations qui y sont prises par les édiles et de beauté dans l’architecture style néo-classique. Construit en 1885, cet immeuble répond aux normes qui avaient été édictées après le terrible tremblement de terre de 1843. Il est composé d’un niveau bas en pierres calcaires surmonté d’un premier étage en bois et d’une toiture en tôles. Celle-ci est aménagée pour l’hébergement du personnel de service et du gardien. Cet imposant édifice a une particularité, c’est qu’il est trapézoïdal. Il n’a, curieusement, aucun angle droit. Cette spécificité vient du fait que lors de la construction de cette bâtisse, on avait mélangé les plans de deux architectes.
Au balcon du premier étage, des citoyens convoqués à une réunion fument nonchalamment en attendant le début de celle-ci. A l’intérieur de la grande salle de la maison commune, recouverte de superbes lambris, les places sont déjà prises.
Un tintement prolongé de clochette annonce le début de la réunion. Déméter Folgarence remercie tous les participants venus écouter les avancées de la Sécurité sociale à Tulukéra depuis sa création, il y a tout juste un an.
-
L’an dernier, je disais aux membres de notre Conseil d’Administration que nous aurons une charge extrêmement lourde à supporter ; nos épaules, peut-être sont faibles pour une telle tâche, mais je suis persuadé que tous, en y mettant le maximum de bonne volonté, nous arriverons à bout de ces difficultés. Je disais également que nous aurions une énorme besogne à abattre. Je demandais que tous, nous soyons bien pénétrés de ce que cette obligation nous imposera, non seulement une bonne volonté, mais peut-être un évident dévouement. Je précisais qu’il faudrait que tous nous soyons décidés, et que nous soyons en mesure de sacrifier peut-être certaines habitudes, de renoncer à nos loisirs, à nos aises, pourtant légitimes, pour mieux nous consacrer à l’accomplissement de la tâche qui nous incombe. Je ne doutais pas que nous soyons tous décidés à travailler pour le bonheur de la classe ouvrière.
En particulier, je souhaitais que le Conseil d’Administration soit l’interprète de la classe ouvrière pour demander et consentir l’effort nécessaire, de manière à obtenir l’extension, dans le plus bref délai, dans les nouveaux départements, des diverses prestations qui sont prévues par l’ensemble de la législation de Sécurité sociale.
J’attirais tout particulièrement l’attention du Conseil d’Administration sur l’impérieuse nécessité qu’il y a pour nous d’obtenir sans délai l’application de la législation des allocations familiales. La classe ouvrière de Tulukéra est particulièrement intéressée par cet aspect de la Sécurité sociale. Dans un pays comme le nôtre où la misère est grande, où les difficultés matérielles sont nombreuses, et rendent particulièrement pénibles la tâche des pères et mères de familles, c’était une des premières préoccupations que nous essayions de résoudre.
Je demeure toujours persuadé que la Sécurité sociale aura, pour le bien de l’immense majorité des travailleurs de ce pays, et dans tous les domaines, les effets les plus bienfaisants. N’est-ce pas ?
Déjà nous avons quelques résultats que nous pouvons vous annoncer. Et pour cela, je passe la parole à Monsieur Alisec, le Directeur de la Caisse Générale de Sécurité sociale.
-
Je vous remercie Monsieur le Président. Je peux vous dire que notre Caisse va bien. Notre point fort est le recensement des vieux travailleurs salariés pour lequel nous avons mis de gros moyens. Tout d’abord, il a fallu trouver un local. Rester chez le Président puis dans une salle de la mairie ne correspondait pas aux ambitions de notre organisme. Nous avons donc trouvé un local en septembre dernier dans une belle demeure coloniale en bois qui s’étend entre cour et jardin, comme on dit, de l’impasse Brossit de Warbourg au Quai Lafève. Ce local est suffisant pour nos services actuellement. Mais il est quand même exigu pour que les réunions du Conseil d’Administration s’y tiennent. Ainsi donc, les Administrateurs se réunissent encore ici, à la mairie. Il faut savoir que nous nous avons longtemps espérer occuper un espace à l’immeuble du Palais de la mutualité, en vain. Nous sommes en pourparlers avec le propriétaire du grand hôtel installé au quartier de la Propreté. Il a des bâtiments assez grands qui pourraient nous convenir. Nous avons également des discussions avec les Ponts et chaussées qui nous proposent un terrain, toujours à la Propreté, pour la construction de notre propre bâtiment. Cela ferait une forte dépense que notre budget de premier établissement ne pourrait supporter. Mais la décision en reviendra à la commission d’établissement.
Une fois la question des locaux résolue, on a pu installer le personnel pour lequel on avait fait des appels à candidature. Ainsi, on a pu recruter un directeur, c’est moi, un agent comptable et plusieurs collaborateurs formés à la manipulation de machines mécanographiques, d’enquêteurs, de personnels administratifs et d’agents de service. Pour le déplacement des agents de terrain, il a fallu faire l’acquisition d’un véhicule automobile. Pour le fonctionnement, outre le mobilier de bureau, et le matériel médical pour le médecin, on a conçu et fait réaliser ici des imprimés spécifiques ainsi que des cartes d’assurés sociaux. Tout cela dit en une phrase semble bien facile, mais soyez certains que nous avons connus de nombreuses et insoupçonnables difficultés à tous niveaux, tant ici qu’auprès des instances nationales, et notamment de la FNOSS. Voilà, Monsieur le Président, en quelques mots la situation. Je peux les développer en chiffres maintenant.

Conseil des ministres
Comme chaque année, les personnalités civiles et militaires, plus généralement appelées les corps constitués, sont présentes près du monument aux morts pour commémorer la fête nationale. Il n’y a pas si longtemps, la plupart des hommes étaient vêtus de costumes en Drill blanc. Maintenant, le Tergal et autres tissus synthétiques font florès. Le port du chapeau était, il y a quelques années, sinon obligatoire, pour tout le moins recommandé, avec le soleil qui darde sous les tropiques. Dans cette seconde moitié du XXème siècle, les mœurs changent. Les hommes portent de plus en plus des costumes noirs ou sombres, même sous un soleil accablant. Ils sont nu-tête, mais avec de lunettes de soleil. La cravate remplace la Lavalière, la montre bracelet est plus souvent au poignet que les oignons au gousset, les mocassins ont détrôné les bottines biton. Ainsi va la mode de 1950. Les dames ne sont pas en reste. Les robes sont amples, pas comme les gaules du siècle précédent, mais dans des tissus plus légers, avec large col ou même sans col du tout. Les gants tendent à disparaître. Les pantalons féminins apparaissent dans les rues à l’instar de ce que portent les starlettes dans les films américains. Le chewing-gum, popularisé par les GI lors du débarquement allié, donne aux jeunes une incessante activité masticatoire du plus mauvais effet.
Ainsi donc, les notables sont près de la Chambre de commerce. Ce bâtiment aux colonnades gothiques d’un blanc immaculé qui domine la darce permet à certains commerçants et industriels de voir la cérémonie depuis le balcon. Ils attendent le moment venu pour se rapprocher des troupes qui sont alignées. Les militaires sont actuellement au repos.
A dix heures tapantes, un coup de sifflet strident se fait entendre. Tous les regards se tournent vers la darce. Les conversations s’arrêtent. Les élus réajustent leur écharpe tricolore. Les officiels se rapprochent du podium. Les badauds grimpent les marchent de l’édifice consulaire pour mieux voir. Le moment important est arrivé. Le colonel donne à sa troupe l’ordre de se mettre au garde-à-vous. Le défilé commence. Le régiment d’infanterie présente des engins motorisés fraîchement repeints avec des roues à flancs blancs du plus bel effet. La compagnie de gendarmerie basée à Tulukéra n’est pas en reste avec des véhicules tout aussi séduisants. Les fusiliers marins de la Jeannette sont tous habillés dans leur grande tenue d’un blanc impeccable. Les jeunes recrues leur emboitent le pas dans les nouveaux uniformes de l’armée de terre. Ils font sensation. Les fonctionnaires de la police, en tenue d’apparat, défilent également. Les déplacements au pas se font avec une rigueur millimétrique. Dans la foule, chacun essaie d’apercevoir dans les colonnes qui un enfant, qui un parent ou une connaissance. Les applaudissements fusent de toutes parts. Les hommes du rang, imperturbables, gardent la tête haute et le regard fixe devant eux, sachant qu’ils sont l’objet de toutes les attentions. Suivent les Eclaireurs et les volontaires civils. Comme le veut la tradition républicaine, les sapeurs-pompiers en grande tenue ferment la marche. Pour distraire la population et satisfaire les nombreux anciens combattants présents, une musique mixte d’infanterie coloniale est jouée. Les vétérans fredonnent et même chantent des morceaux qui leur ont permis de surmonter des moments difficiles au front.
Après le défilé, les personnalités invitées se rendent sous une tente dressée à l’ombre des sabliers, près du kiosque, au nord de la place Guillotin. Là, les conversations mondaines vont bon train.
Déméter Folgarence échange avec un blanc pays. La discussion tombe vite sur le domaine racial qui est un sujet sensible chez certains.
-
Je serais bien hypocrite de dire que je n’aime pas les nègres. Mes ancêtres les avaient comme esclaves, moi, je les emploie comme salariés de l’usine. Ce n’est pas la même chose, Monsieur Folgarence.
-
Monsieur Desclous, je vous fais remarquer que les conditions inhumaines que vous et vos amis exigez des salariés de l’usine sont inadmissibles. Il n’est pas étonnant que vous soyez obligés de faire venir des hommes affamés des îles avoisinantes pour les remplacer. Mais prenez garde ! Vous favorisez une immigration clandestine qui perturbe le bon équilibre social et humain de notre population. Vous en porterez la responsabilité.
-
Il faut bien que l’usine tourne si vous voulez que Tulukéra puisse exporter son sucre et son rhum. Les fainéants qui ne veulent pas travailler seront remplacés.
-
Et cela vous arrange puisque vous payez les étrangers encore moins que les locaux. Quant aux petits planteurs, vous chicanez à leur donner un prix provisoire de 3 235 F alors que la commission économique de la CGA a établi que le revient moyen de la tonne de canne des planteurs et colons est de 5 561 F pour l’année 1949. N’est-ce pas ?
-
Comme vous l’avez dit, c’est un prix provisoire.
-
C’est nettement insuffisant. D’ailleurs, il y a une plaie hideuse du colonialisme actuel, c’est le colonat partiaire. C’est une véritable survivance de l’esclavage. Nous nous battrons pour mettre en place un nouveau statut du fermage et du métayage. Les colons sont saignés à blanc par les usiniers et les gros propriétaires fonciers, comme vous. Ensuite, ils sont condamnés à travailler durement, et pour rien, sur les plantations de leurs nouveaux maîtres. Et je ne parle même pas de la situation de La Galette ! A la demande de la société Olivarrio laquelle dépend du trust Goldben Laba, vous fermez au fur et à mesure toutes les usines pour qu’elles ne concurrencent pas celles de Cabù. Vous croyiez que nous ne le savions pas ?
-
Ne confondez pas tout, Monsieur le Conseiller général.
-
Vous me respectez malgré ma peau noire, parce que je suis un élu du peuple. Votre attitude n’est pas la même avec vos salariés que vous aimez comme vous dites.
-
Comme vous y allez !
-
Oui, Monsieur Desclous, j’y vais ! Sachez que trois tribunaux américains ont rendu un jugement sur la ségrégation dans des cas différents. Eh bien, le mois dernier, la cour suprême a décidé de casser les jugements des tribunaux inférieurs qui avaient admis la légitimité de la séparation raciale imposée à trois nègres dans deux universités et dans un wagon-restaurant d’une compagnie de chemins de fer du sud. Le monde est en marche, Monsieur Desclous.
-
Certes, certes. Mais la situation n’est pas la même dans notre belle île de Tulukéra. Voyez le soleil, la nature luxuriante autour de vous.
-
Non, pas de doudouisme ! Nous en avons cure de vos belles paroles. Le peuple doit être traité comme il se doit. Vous êtes des néo-esclavagistes. Vous gangrénez la vie des personnes humbles qui suent sang et eau pour partager un malheureux fruit-à-pain et une morue salée pour toute une famille dans une pauvre case rafistolée. Pendant ce temps, dans votre immense habitation coloniale, vous faites venir des fruits de saison de là-bas que vous mangez dans des services en porcelaine de Sèvres et des verres en cristal.
-
Où est la discrimination, Monsieur Folgarence ? Mes ancêtres ont travaillé dur pour obtenir ce patrimoine. Voulez-vous que je le donne gracieusement au premier venu ?
-
Je ne l’ai pas dit. Je dis seulement que l’attitude de votre caste est indigne. Vous devriez respecter la personne humaine quelle qu’elle soit. Il a fallu un bras de fer pour que votre nervi, le préfet, revoie le prix de la tonne de canne.
-
Vos propos sont choquants, Monsieur le Conseiller général.
-
Il n’y a que de la vérité dans mes propos.
-
Sachez, Monsieur Folgarence, que toute vérité n’est pas bonne à dire.
-
Proverbe, Monsieur Desclous. Proverbe.
-
Il peut vous en cuire, Monsieur Folgarence !
-
Des menaces ?
-
Non, un conseil. Modérez vos propos ! Ceux que vous attaquez sont plus forts que vous ! Ne l’oubliez pas ! Au revoir, Monsieur Folgarence, le préfet m’attend déjà.
Anniversaire surprise
Les rafales des Alizés se sont calmées avec le coucher du soleil. Une brise apaisante se répand sur la ville alors que les criquets et autres petites grenouilles commencent leurs mélopées nocturnes. Les réverbères donnent une lumière diaphane dans ce quartier en pleine transformation. Le nom de Propreté qui lui a été attribué montre bien le souci des autorités municipales d’en faire un modèle d’assainissement. Dans une maisonnette en bois, on entend des clameurs, signe de festivités. C’est chez Déméter que quelques amis se sont réunis à son insu.
-
Vraiment les amis, je vous remercie pour cet anniversaire surprise. Et pourtant, vous savez que je n’aime pas ça. En plus, aujourd’hui, j’ai appris le décès de Léon BLUM. Ça m’a fait un choc.
-
Allez, Déméter, c’est une fois dans l’année. Tu ne vas pas bouder notre plaisir de t’honorer.
-
Vous aurez bien le temps après ma mort, Marceau. J’ai bien peur que ce soit la dernière fois.
-
Pourquoi, tu vas maronner dans les bois l’an prochain, pour ne pas manger le gâteau au chocolat de ta délicieuse petite femme. Oh pardon, de ton épouse !
Déméter se lève et demande à Marceau de le suivre sur le balcon. Là, il le regarde dans le blanc des yeux et s’adresse à lui à voix basse, sur le ton de la confidence.
-
Tu sais que je te considère beaucoup, Marceau. Je vais te dire deux choses. La première, c’est que je suis menacé et j’ai bien peur qu’ils aient ma peau avant l’année prochaine. Mais je suis un battant, et même un combattant. Je les affronterai, sabre au clair, crois-moi.
-
Je te crois. Nous avons suffisamment ferraillé dans la dissidence pour savoir ce que c’est que de se battre contre un ennemi retors.
-
N’en dis pas plus. Tu me rappelles de mauvais souvenirs que j’essaie d’oublier. N’est-ce pas ?
-
Et la seconde, Déméter ?
-
La seconde ?
-
Oui, la seconde chose que tu voulais me dire. C’est quoi ?
-
Eh bien, c’est-à-dire que… Enfin, je …
-
Vas-y, accouche !
-
Justement, la fille Linceuille a accouché.
-
Oh Merde ! Et tu me dis ça comme ça ! Chez toi ! Le jour de ton anniversaire !
-
Que veux-tu ? J’ai appris beaucoup de choses à l’école de la République. Moi-même j’enseigne à l’école laïque. Mais je ne suis pas très fort pour exprimer les sentiments.
-
Il ne s’agit plus de sentiments si elle a accouché.
-
Je compte sur toi pour garder le secret ? N’est-ce pas ?
-
Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer. Ça te rappelle quelque chose ?
-
J’entends ces conneries là à chaque récréation, alors !
-
Mais plus sérieusement, c’est quoi cette histoire de menaces ?
-
Pas ce soir, on pourrait nous entendre. Je ne voudrais pas que ma femme soit informée.
La maisonnette de Déméter n’est pas luxueuse. Elle est tout juste confortable pour ce petit fonctionnaire qui n’aspire qu’à transmettre ses connaissances à ses élèves et à donner de son énergie pour que son peuple, ses compatriotes, ses frères de sang, vivent mieux. Il n’a pas cherché les responsabilités, ni au niveau politique, ni au niveau syndical et encore bien moins au niveau de la mutualité. Mais le charisme et la compétence qui se dégagent de son être font que beaucoup l’adulent.
-
Tu sais, Marceau, tu le verras, tout homme politique a une foule de sympathisants, de supporters et d’admirateurs. Mais il a aussi des détracteurs. Ceux-là ne sont pas forcément nombreux, mais ils sont souvent puissants.
-
Je ne suis pas aussi populaire que toi. Donc je ne crains rien.
-
Il ne faut pas négliger les forces du mal.
-
C’est qui ?
-
Elles ne sont pas dans un clan ou un parti voire même une caste. Elles sont éclectiques. N’est-ce pas ?
-
Je ne suis pas au courant. Dis m’en plus.
-
J’ai des collègues qui sont jaloux de mon parcours. Je suis jeune, et pourtant j’exerce déjà à Port Liberté. Certains m’en veulent pour cela.
-
Allez ! Ce n’est pas bien grave.
-
J’ai déjà trouvé des zinzins sous mon bureau.
-
Pas vrai ?
-
Une patte de coq de combat, une chauve-souris, une branche de lépini, une racine de manioc et une tête de canard attachées avec une page du cahier de service ayant ma signature dessus, le tout arrosé d’un liquide rouge, je suppose du sang. Comment appelles-tu ça ?
-
T’as raison, c’est certainement un zinzin.
-
C’est pas tout. Il y a aussi certains hommes d’église qui ne supportent pas notre orientation politique. Ils ont la haine des soviétiques dans le sang alors qu’ils prêchent des sermons d’amour. Je ne comprends pas.
-
Je t’avoue que moi aussi. Heureusement que tous les curetons ne sont pas pareil.
-
Ouais. Mais les pires sont efficaces dans leur capacité de convaincre leurs ouailles que c’est nous les méchants. N’est-ce pas ?
-
Hélas, c’est bien vrai.
-
Il y a aussi, bien entendu, mes adversaires politiques qui me considèrent comme leur ennemi juré.
-
Ça, je l’ai déjà entendu. Ils veulent ta peau.
-
Y’a pas que ça. Il se trouve que les planteurs et usiniers ont fait de moi leur bête noire. Parce que je défends des idées de justice, de paix et d’amour.
-
Ça aussi, j’en ai entendu parler. Je n’étais pas à ta conférence le 27 au bourg des Antres, mais j’ai assisté à celle d’hier. Tu as dénoncé les vrais responsables de la misère populaire et tu as appelé les paysans, les ouvriers et les petits commerçants à l’union et à l’action pour briser le front des colonialistes. Ce n’est pas tellement dans le fond que tu as marqué les esprits des personnes présentes. C’est sur la forme de ton discours. Je comprends que tu te fasses des ennemis. Prend soin de toi. Pas d’imprudences. Fais-toi accompagner.
-
Tu sais, Marceau, chaque homme a son destin. Et ma destinée sera d’être sacrifié pour l’exemple. Je le sais. Je m’y résigne pour que vous puissiez prendre la relève. Mais tout cela n’est pas bien grave. Il faut que j’aille chez Mademoiselle Linceuille.
-
Quoi ? Ce soir ? Tu ne reste pas avec ta femme mariée ?
-
Non. Il faut j’y aille, sinon elle me tue…

Réunion avec la députée
La commune de Palourde est exposée plein est. Aujourd’hui, plus que d’habitude, la mer est forte. Il y a plein de moutons, comme disent les marins. Ces petites crêtes de vagues toutes blanches donnent aux navigateurs une estimation de la force du vent. Le front de mer est ainsi balayé toute l’année par les Alizés. C’est d’ailleurs pour cela que les grands voiliers qui venaient récupérer leurs cargaisons de sucre accostaient dans ce port abrité par la barrière de corail. Maintenant, les Steamer-ships ont leur manœuvre plus aisée pour y accéder depuis que le chenal a été creusé. Ces grands bateaux à moteur qui rentrent au port vent arrière, virent de 180 degrés et s’amarrent dans le sens du vent. Une fois les marchandises débarquées, toute une armée de petites mains apportent les productions locales sur les norias qui les emmènent jusque dans les entrailles de ces géants d’acier.
Déméter regarde cette activité fébrile et demande comment on pourrait mécaniser ce transbordement pour alléger la pénibilité de cette masse laborieuse. En même temps, il se dit qu’une automatisation, comme il l’a vue récemment dans le film de Charly Chaplin, Les temps modernes, risque d’abrutir les individus concernés. Prolongeant la réflexion, il se dit que si la Transat, la compagnie qui assure les transports maritimes transatlantiques, mécanisait à outrance, ce serait peut-être la perte d’emploi de tout ce petit personnel qui en a bien besoin pour nourrir des familles souvent nombreuses. Comment trouver le juste milieu ?
Perdu dans ses réflexions, Déméter n’entend pas quelqu’un qui s’approche de lui. Comme à son habitude, Roland GIRARDIN lui donne une grande claque dans le dos avant de lui faire une accolade.
-
Alors, Mica, tu rêves ?
-
Non. Je réfléchissais à la façon dont on peut alléger la charge de travail de ces malheureux.
-
La compagnie les paye au poids transporté. Certains soulèvent des sacs de 50 kilos. Mais ils ne durent pas longtemps dans le métier.
-
Je vois des petites vieilles qui s’échinent à soulever des sacs de charbon et elles en perdent la moitié en cours de route.
-
La Transat cherche la productivité. Toi, tu fais de l’humanitaire. Vous ne trouverez jamais de point d’accord.
-
La vie n’est pas juste.
-
Si nous faisons de la politique, c’est bien pour la rendre meilleure, n’est-ce pas Déméter ?
-
Tu as raison, Roland.
-
Tout ça n’est pas ça, nous avons réunion à quinze heures 30 à la mairie. On devrait y aller.
Les deux amis quittent le débarcadère et se rendent sur la place Saint Jean Baptiste. Arrivés devant l’église, ils constatent que la réfection du bâtiment est bien avancée.
A gauche du bâtiment religieux, se trouve la maison du peuple, la mairie. D’un style néoclassique, elle domine les maisons de ville avoisinantes.
Les débats ont déjà commencé quand les deux retardataires arrivent. La discussion est âpre et les esprits échauffés. Les palourdiens sont réputés pour avoir le sang chaud, surtout quand on évoque les avantages sociaux dans la canne.
-
Madame le député, je vous le répète, si nous nous sommes battus pour la loi d’assimilation, il y a quatre ans, c’est pour que nous ayons les mêmes devoirs, mais aussi les mêmes droits que nos compatriotes de l’hexagone. Si la loi est votée pour eux, pourquoi faut-il qu’il y ait un décret d’application spécifique pour son application à Tulukéra ? Memm’ bitin, memm’ bagaille !
-
Je suis d’accord avec toi, Camarade Fillefille. Le groupe soviétique dépose régulièrement des propositions de loi en ce sens à la Convention. Il faut comprendre le processus législatif et le mécanisme n’est pas toujours facile à modifier. Il se trouve que le rapporteur de la loi du 19 mars 1946 a laissé passer quelques failles…
-
Lequel ? Le poète de Madinéra ?
-
Oui. Celui qui a écrit tout un cahier pour dire qu’il retournait à son pays natal. Une carte postale suffisait !
Un éclat de rire général détendit l’atmosphère. Les petites rivalités entre Tulukéra et Madinéra font toujours recette et tout homme politique, en l’occurrence une femme, et jeune avocate de surcroit, sait les utiliser à bon escient pour capter l’attention de son auditoire et attirer ses faveurs.
-
Donc, je reprends, le décret n° 50-1029 du 23 août dernier portant fixation du salaire minimum national interprofessionnel garanti prévoit que des décrets ultérieurs fixeront le taux du salaire minimum garanti, le SMNIG, applicable dans les départements d’outre-mer. Or, à ce jour, toujours rien !
-
C’est un scandale qu’il faut que tu dénonces à la tribune, Gény.
-
Tu as raison, Déméter. Il faut savoir que les départements d’outre-mer n’ont jamais été classés dans les zones de salaire résultant des arrêtés relatifs aux zones territoriales intervenus sous le régime de la réglementation des salaires. Les salaires minima applicables aux travailleurs des départements considérés avaient été fixés par des arrêtés préfectoraux pris dans le cadre du décret n°48-592 du 30 mars 1948 portant extension et codification dans les départements de Tulukéra, de Madinéra, de l’île Bourbon et de la Marronie, de la législation du travail et de la main d’œuvre de l’hexagone et de l’arrêté ministériel du 30 mars 1948 donnant pouvoir aux préfets des nouveaux départements de fixer les salaires. Vous me suivez ?
-
Enfin…
-
Je continue. Le régime des salaires établi par les premiers arrêtés préfectoraux correspondait à un abattement de zone de 30% pour les quatre départements d’outre-mer par rapport à la première zone de la capitale. Ces arrêtés ayant été modifiés par la suite, les salaires minima réglementaires applicables lorsqu’est intervenue la loi du 11 février 1950, correspondaient aux salaires des zones subissant, par rapport à la première zone de la capitale, un abattement de 12% en ce qui concerne Madinéra et Tulukéra, de 20 % pour la Marronie, l’abattement restant de 30% pour l’île Bourbon. Le Gouvernement actuel prétend que c’est pour tenir compte des conditions économiques particulières actuelles de nos départements qu’il ne veut pas modifier les taux pour nous. Pour ne pas être trop longue, je vous fais grâce des détails.
-
Heureusement que notre parti a une députée dans ses rangs. Sans quoi on ne le saurait jamais, s’écrie Docabuusse.
-
Pour ma part, je pense que l’on devrait demander une prime de vie chère d’au moins 40%, clame à son tour Déméter.
-
C’est un scandale. Il faut réclamer l’égalité des salaires, ni plus ni moins, dit Marceau.
-
Mes amis, mes amis, ces propositions sont intéressantes, nous allons les examiner en bureau politique. Mais l’idée de réclamer une prime de vie chère est intéressante. Nous allons la travailler sérieusement. Merci Déméter.
Déméter défend l'octroi de mer
Une fois de plus, les débats sont houleux dans l’hémicycle du Palais du Conseil général. Les élus défendent ardemment leurs positions. Aujourd’hui, à l’ordre du jour, la sempiternelle révision des taxes. Parmi les droits de douane, il y en a une qui suscite beaucoup de passion, celle de l’octroi de mer. Déméter a demandé la parole.
-
Messieurs, Messieurs, un peu de calme ! La parole est à Monsieur Déméter Flolgarence au nom du groupe soviétique.
-
Merci, Monsieur le Président. Chers collègues, Mesdames, Messieurs. Je reconnais que notre groupe est de ceux qui ont demandé l’assimilation. Oui, c’est vrai. Mais nous voulions une amélioration du quotidien de nos concitoyens. Nous ne voulions pas une augmentation des impôts et de toutes les taxes directes et indirectes. Je constate que depuis tantôt, il y a une volonté de certains collègues de concevoir des projets dispendieux et qu’ils trouvent comme seule ressource l’augmentation de la taxe d’octroi de mer. Figurez-vous, chers collègues, que le kilo de morue est passé de 120 F à 121, 60 F. Mais ces messieurs de la haute n’en mangent pas ! Le kilo de saindoux est passé de 250 F à 295 F. Mais les petits bourgeois parmi nous font de la cuisine au beurre, pas le petit peuple, ni moi d’ailleurs ! Le sac de ciment, le mètre cube de bois, la corde et la ficelle des marins-pêcheurs, etc, etc. Je pourrais vous donner des exemples que vous connaissez bien. A vouloir trop tirer sur la corde qu’à la fin elle se casse. Vous êtes des profiteurs, Messieurs les démocrates. Oui, des profiteurs ! Vous exploitez le peuple pour faire des réalisations qui vous permettront d’inaugurer en grandes pompes des stèles ou financer des processions de statues d’églises en églises…
-
…C’est une insulte à nos convictions religieuses. Monsieur le Président, j’exige des excuses de Monsieur Folgarence !
-
Collègue, premièrement, vous n’avez pas à interrompre l’orateur. Deuxièmement, la semaine dernière, vous avez proféré des menaces contre Monsieur Folgarence au sein même de cette assemblée. Qui veut du respect s’en procure ! Continuez, Monsieur Folgarence.
-
Donc, je disais, Monsieur le Président, avant que ce trublion ne m’interrompe, qu’il faut savoir lever l’impôt avec mesure. Trop d’impôt tue l’impôt. L’octroi de mer est nécessaire, certes, mais n’en faisons pas une manne divine. Puisque parmi nous, certains font état de leur foi, sachez, si l’on se réfère aux Ecritures, qu’il y a eu douze plaies en Egypte. Nous aussi, en Tulukéra, nous en avons douze. L’octroi de mer en est une. Il est d’ailleurs dénoncé par les deux chambres de commerce ainsi que par le syndicat des producteurs de sucre. Vous voyez, Collègue, que même vos électeurs jugent votre politique tarifaire de l’octroi de mer inadmissible. N’est-ce pas ? Pour ce qui est des autres plaies, je les détaillerai lors d’une prochaine intervention, Monsieur le Président.
-
Merci Monsieur Folgarence, nous serons bien curieux d’écouter votre réécriture des livres saints. Vu l’heure tardive, chers collègues, je vous propose de suspendre nos travaux pendant un quart d’heure.

Complot au cimetière
Sur le territoire de Port Liberté, dans le sud, il y a l’énorme site industriel de l’usine Darcebourrier. Elle fut fondée en 1869 sur les terres d’une habitation qui existait dès le XVIIIème siècle. Les seuls vestiges qui restent de ce passé prospère est le cimetière que l’on trouve sur le flanc Est du morne. Il y a une douzaine de tombes dont la plus ancienne remonte à 1808. Le mur d’enceinte en maçonnerie de pierre calcaire est envahi par les racines des figuiers maudits. La grille en fer n’est plus qu’un tas de rouille informe. Les allées sont ravagées par les herbes folles. Les tombes aussi sont la proie facile des racines dévastatrices. Les stèles en marbre accusent l’injure du temps. Les pierres tombales fêlées ou cassées laissent entrevoir l’intérieur des sépultures. Des accessoires lapidaires jonchent ici et là.
La vue nocturne sur l’entrée de Port Liberté est belle. Quelques fanaux indiquent le chenal. Sur l’îlet à porc, en face, on aperçoit les lumières de quelques riches demeures. Les reflets moirés de l’onde donnent au paysage une quiétude funeste.
Dans cette nuit noire, la lune éclaire faiblement ce lieu de repos éternel. Il est troublé par la présence de trois individus dont les silhouettes ne permettent pas de discerner s’il s’agit d’hommes ou de femmes. Ce sont assurément des individus travestis pour ne pas être reconnus au détour d’une rencontre inopportune. Les déplacements furtifs avec des regards vers l’arrière montrent que les visiteurs du soir ne veulent pas faire de mauvaises rencontres. Le lieu du rendez-vous est devant la tombe d’un ancien négociant bigourdan.
Les comploteurs arrivent pratiquement ensemble, mais par des chemins différents. Les chuchotements sont imperceptibles. Deux fioles contenant un violent poison à effet retard sont données par le personnage de plus haute taille aux deux autres protagonistes. La première sera utilisée à la mairie quand Folgarence demandera à boire. C’est son habitude de boire beaucoup quand il est en réunion. Tout a déjà été organisé avec des agitateurs. Le scandale et les échauffourées à la mairie permettront de détourner l’attention pendant que l’on versera le liquide létal dans la limonade. S’il ne demande pas à boire à la mairie, il y a de fortes chances qu’il se rende au siège du parti pour fêter l’installation au siège de maire. Là il suffira de verser discrètement le contenu de la seconde fiole dans une boisson qui lui sera donnée. La cause étant entendu. Les visiteurs du soir jurent de garder le secret et se séparent dans le plus grand silence.
Prise de parole au marché
A peine sorti du lycée, Déméter se précipite au Marché à Manzel Réyo. Il connait bien ce quartier. Il y a vécu ses années de jeunesse, à l’époque où la rue n’avait pas de trottoirs. On l’empruntait pour y aller au cimetière ou pour jeter les tinettes. Dans l’angle, il y avait l’hospice qui recevait les malades les plus pauvres. Au fur et à mesure, les habitations prennent le pas sur la mangrove et les marécages. Un marché s’est au fur et mesure développé. Les petits agriculteurs y apportent la production de leur jardin créole.
Déméter va faire une prise de parole. Ses colistiers ont déjà chauffé la foule. Il monte sur une barrique vide et commence son discours :
-
A mon tour, je cite Valentin Aurel. Le cynisme et l’impudeur de Valentin Aurel n’ont de comparable que sa ténébreuse et folle ambition.
A une tribune publique où il avait lui-même sollicité la contradiction, j’ai posé à ce député fantoche une question simple et précise.
Je lui ai demandé de dire à ses auditeurs quelles étaient ses relations avec la société Olivarrio, filiale de la Goldben Laba et Cie, El Cigarillo, Cabù.
Mon but était de montrer, une fois de plus, que le représentant de Tulukéra à la Consultative ou à la Constituante s’était appliqué à servir des intérêts étrangers contre ceux de la Gaule et de Tulukéra.
Je voulais aussi, dans le cas où Valentin Aurel répondrait, faire ressortir que, député socialo CFUO, il poursuivait une politique de prestige personnel diamétralement opposée à celle du Parti dont il se réclame. N’est-ce pas ?
La Goldben Laba et Cie et la Société Olivarrio sont des ramifications d’un trust tentaculaire.
Le parti CFUO, comme le Parti Soviétique de Gaule ont adhéré au programme du CNR qui vise notamment la destruction de ce mode capitaliste d’exploitation en opposition avec les intérêts des travailleurs et de la nation.
En défendant les intérêts des trusts, Valentin Aurel renonçait au programme de son parti, cessait d’être un socialo CFUO et trahissait ses engagements envers ses camarades.
C’était, selon moi, un débat purement politique. N’est-ce pas ?
Au lieu de me répondre devant le peuple comme c’était le devoir d’un bon républicain, mon contradicteur a préféré recourir aux complications de la juridiction bourgeoise.
Je répondrai à son appel.
La question sera vidée comme elle doit l’être devant la justice officielle.
Mais il faut que l’opinion soit informée. Je le cite à mon tour devant le Tribunal du Peuple, car je tiens ce dernier comme le seul juge à qui un élu doit des comptes.
Je renouvelle mes questions en les simplifiant pour plus de précision. J’invite Valentin Aurel à y répondre par écrit (il publie assez de manifestes pour en être capable). N’est-ce pas ?
LES VOICI :
-
M. Valentin Aurel connait-il l’existence de la Sté Olivarrio, filiale de la Goldben Laba, 99 ct Wall-Street, New York ?
-
Sait-il que cette firme a sollicité le monopole du raffinage du sucre à Tulukéra et à Madinéra, et dans l’affirmative, les conditions posées par cette maison ?
-
Est-il intervenu auprès de certains organismes officiels en faveur de la maison Olivarrio pendant que celle-ci poursuivait ses démarches ?
-
Quel était le sens précis de l’article 3 de la proposition de loi n° 816 présenté et rapportée par lui à la Constituante le 30 mars 1946 ?
Telle est mon assignation.
J’attends des réponses claires. Si la partie adverse s’y refuse, je me substituerai à elle et le peuple sera informé. N’est-ce pas ?
Ainsi, il saura qui ment et qui calomnie : Il comprendra pourquoi nous accusons Valentin Aurel d’avoir trahi le socialisme et il confirmera la sentence déjà rendue contre en 47.
Car tout le monde a conscience que le candidat socialo sera définitivement balayé de la scène politique de notre pays.
Je vous remercie, Chers Electeurs, de votre attention.
