Extraits de Meurtre en croisière
Consultez à loisir quelques pages de Meurtre en croisière.
Reportage
Moi qui pensais aller voir un combat de coqs ce matin, à Morne-À-L'eau, Monsieur Émile de la Courtemanche, le rédac’ en chef, me colle un reportage aujourd’hui. Un samedi, non mais ! Il n’y a plus de jour de repos dans ce métier ! Milo m’envoie couvrir l’escale du nouveau Corsegian qui vient d’arriver au port. C’est vrai que les Antillais, et même les guyanais sont de plus en plus avides de croisières, mais de là à faire un papier vendeur sans faire de la pub ? Enfin ! Je suis journaliste, et faut faire ce que « Le chat » demande. Oui, c’est vrai, on surnomme Milo « Le chat » parce qu’il a la manie de venir discrètement derrière nous dans la salle de rédaction pour lire ce que nous écrivons. S’il voit la moindre faute d’orthographe, il nous fait toute l’étymologie du mot incorrect. Et il nous sort son latin, les origines grecques et les influences anglo-saxonnes de notre langue actuelle. Il connait les oxymores, les anaphorèses, les catachrèses et même les isocolons. Enfin, faut bien bosser ! Avec ou sans « Le chat ».
Me voici donc à Pointe-à-Pitre au terminal de croisière. Lacrimosa. Drôle de nom pour un paquebot ! Ça me rappelle un très beau mouvement du Requiem de Mozart. Ce bateau est bigrement grand. Il fait toute la longueur du quai. Il a bien près de trois cents mètres de long. En plus, j’ai compté une quinzaine de ponts au-dessus de l’eau, sans quille pour assurer l’équilibre. À vouloir regarder la cheminée depuis le bas, quand on voit les nuages avancer, il y a de quoi attraper le vertige. C’est fou ce que la technique permet ! C’est fantastique !
Sans désemparer, je prends mon invitation, ma carte de presse et ma carte d’identité d’une main, et de l’autre, mon appareil photo. Pour ne pas être trop chargé, je n’ai pris que le Nikon avec le mini zoom 17-55. Il faudra certainement faire des vues de cabines et des halls sans recul. La règle numéro un pour un magazine : les photos. Si l’œil est accroché par l’image, le lecteur va lire l’article, pas l’inverse. Je mise donc sur le choc des photos. Viendra après le poids des mots. Cette formule n’est pas de moi, mais elle correspond bien à mes articles.
Qui est Jean Boisfer ?
Ah, ce Jean Boisfer ! Il m’en a fait voir, ce petit ! Dieu m’est témoin que j’avais voulu le couvrir quand il était petit. Bien avant le camp des Saintes, j’avais constaté qu’il avait quelques tendances aux larcins, aux mensonges et autres peccadilles. Je ne vais pas m’étendre sur le vin de messe qu’il goûtait en cachette, les prélèvements dans les corbeilles de la quête, les trous qu’il avait fait dans la porte des toilettes de la sacristie pour surveiller les dames… A confesse, il omettait toujours ses pêchés, se contentant de me bassiner avec des histoires rocambolesques pour faire passer le temps dans le confessionnal. Même si j’étais jeune prêtre, je sentais bien qu’il ne disait pas toute la vérité. Je l’ai vraiment découvert lors de ce fameux camp des grandes vacances, en août 1968. Hâbleur, menteur, chapardeur, il ne manquait pas une occasion de se faire remarquer. Chef de gang, il rackettait les autres scouts et les faisait travailler pour lui. Dès les premiers jours du camp, il n’en faisait qu’à sa tête. Ce fut pire quand les Guides arrivèrent pour la fête de l’Ascension. Est-ce la présence des jeunes filles, à cause de la pleine lune ou du Malin qui agissait en lui, il devint insupportable. Je dus le surveiller constamment. Il touchait les fesses et les poitrines des filles. Il montrait son zizi à tout bout de champ. Il fallait en permanence être à l’affût pour éviter qu’il ne fasse des bêtises. Jusqu’au soir où l’impensable est arrivé. Je m’en veux, oui, je m’en veux. Alors que j’étais sous ma tente avec Julien et Jocelyn qui me faisaient, Hum ! disons des gâteries, j’ai entendu des gémissements au loin. Nous nous sommes précipités dans le sous-bois et avons constaté que Jean était en train de martyriser une enfant. D’après ce qu’il a raconté par la suite, ils jouaient, en pleine nuit, au cowboy et à l’indienne. Il l’avait couchée sur le sol et avait attaché ses mains et ses pieds à des arbres non loin. Allongée, écartelée, elle ne pouvait plus se défendre. Il a violé la jeune Guide. J’ai essayé de couvrir l’incident. Mais l’évêché a eu connaissance de ce méfait. L’enquête interne a démontré que je n’avais pas surveillé Jean parce que je n’étais pas seul sous ma tente. Alors que je cachais ce forfait, Jean s’en ventait. Comme si ce n’était pas assez, la jeune fille est tombée enceinte et a dû être isolée. Dans un premier temps, l’évêque m’a sorti de ma paroisse en m’affectant à une fonction administrative n’entrainant aucun contact avec des enfants. J’ai dû quitter la robe et me tenir à la disposition de la justice. Heureusement il n’y a pas eu de procès puisque je n’étais pas l’ayant-cause et que Jean était mineur. Mon honneur était sauf apparemment.
Course poursuite
Pour créer une diversion, j’ai l’idée de crier « Regardez ! » en tendant le bras droit vers la droite. Ce qui fait que tout le monde, y compris la responsable de la sûreté, tourne la tête vers l’événement fictif que je signale. Profitant de cette rapide diversion, je me précipite vers la porte d’accès au pont. Je me faufile entre les passagers qui se rendent à l’extérieur. J’arrive à l’escalier. Je vois une porte d’ascenseur qui se ferme. J’hésite. S’il ne se ferme pas immédiatement et que l’on appuie sur le bouton d’appel, il risque de s’ouvrir et là, je me retrouve tout seul dans l’ascenseur à la disposition de la responsable de la sûreté. J’opte donc pour la descente des escaliers. J’avais vu ça dans un film. Je ne sais pas si c’est Jean-Paul Belmondo ou Jacky Chan qui sautait de palier en pallier. Je me lance, prêt à les imiter. Après quelques marches, je saute de l’autre côté de la rambarde pour me retrouver dans l’étage d’en-dessous. Et ainsi de suite jusqu’au pont zéro. Je vois la sortie du bateau. Je bouscule le matelot qui me donne le dos. Il vérifiait l’identité des derniers passagers revenant à bord. Je renverse une dame à la poitrine généreuse dans un caraco manifestement trop petit. La bousculade met à jour une paire de seins qui contenterait amplement les mains d’un honnête homme. Un jeune homme très haut et très maigre comme un balai se trouve sur mon passage. Je l’enfourche comme le font les sorcières d’Halloween. Je me retrouve sur le tapis roulant de vérification des bagages à main. Je suis déjà sur la passerelle quand j’entends les premiers cris. Je me fraie un passage parmi ceux qui montent. Je déboule, je renverse, j’enjambe, je culbute, je piétine, j’escalade, bref, je me démène comme un beau diable pour arriver en bas. Je rebondis sur la table des cocktails d’accueil que je renverse. Les timbales en plastique volent avec le vent qui souffle tandis que les bouteilles choient dans un tintinnabulement strident qui fait se tourner tout le monde alentour vers le motif de ce désordre, et donc vers moi. Pour la discrétion, il y a mieux. Finalement, je saute par-dessus la barrière de sécurité et me retrouve sur la terre ferme. Oui, la terre ferme de Sainte Lucie. Quoi, Sainte Lucie ? Si je m’échappe d’ici, comment et où vais-je me cacher ? Je décide de courir vers la sortie du port. Mais une meute de poursuivants est déjà à mes trousses. Je n’ose pas m’arrêter pour les compter. Ils étaient une demi-douzaine tout-à-l’heure, je crains fort qu’ils soient maintenant au nombre de deux dizaines, au bas mot. Je ne suis pas un champion de course de fond et encore moins un sprinter. Le bateau est long comme la Tour Eiffel. J’en suis à peine à la moitié que je suis déjà essoufflé. Je pressens qu’à la sortie, après la zone Duty free, il y a certainement des policiers. Le port n’est pas si loin du marché. Mais pourrais-je courir jusque-là ? Et puis, à cette heure, il ne doit pas y avoir la foule matinale. Ce serait mieux d’aller du côté de la gare routière. Si je prends un « désherbant » (un taxi-pays), je risque d’être coincé dans un embouteillage à cette heure de l’après-midi. Que faire ? Mon cerveau fonctionne à deux mille à l’heure. Tout compte fait, ce serait une mauvaise idée que de vouloir quitter le port. D’ailleurs, je n’aurai pas le temps de quitter le quai que j’aurai été repris. Il me vient à l’idée de remonter sur le bateau par la passerelle de service. Je l’escalade quatre à quatre et me retrouve à bord. Là, il y a de nombreux membres d’équipage qui vaquent à leurs occupations. Je dois user de stratagème pour les divertir. Je crie le plus fort possible : « Venez-voir ! Come here ! » en montrant l’extérieur du bateau. Pendant que les hommes se rapprochent de l’ouverture, je saute dans l’ascenseur qui fermait ses portes. Hélas, il ne monte pas, mais il descend. C’est un monte-charge qui sert uniquement au personnel. Arrivé au deuxième sous-sol, quand la porte s’ouvre je vois face à moi deux solides gaillards avec des pots de peinture. Voyant que je suis un passager, ils ne me laissent pas sortir et m’expliquent dans une langue que je ne comprends pas qu’il faut remonter. Usant de la même stratégie qui a déjà marché à deux reprises, je fais comme si un danger imminent était derrière eux. A peine ont-ils tourné les yeux que je me faufile entre eux et je détale comme un lapin. Je ne sais pas où je vais, mais je cours. J’entends une voix féminine un peu rauque qui ressemble fortement à celle de la responsable de la sûreté. Elle crie à tue-tête des mots comme Arrêtez ! Stop ! Achtung ! Fermatevi ! Si fermi !
J’arrive à un cul de sac. D’un côté une salle de musculation pour l’équipage et de l’autre une porte d’isolation avec une grande poignée que je tourne à deux mains pour l’ouvrir. La cale du bateau est cloisonnée en sept compartiments sous la ligne de flottaison. Si je dois chaque fois en ouvrir une, la responsable de la sûreté aura le temps de me rattraper. Je devrais monter par le premier escalier que je rencontrerai. Les dieux des resquilleurs sont avec moi. J’en vois un droit devant moi. Il est étroit et en colimaçon. Je l’emprunte et passe devant un atelier de cordonnerie, puis un autre de couture. Je ne reste pas contempler les rideaux, les nappes et les vêtements qui y sont reprisés. Je fonce. Je traverse une pièce pleine de chaises et autres mobiliers en bois. Je ne prête pas attention au menuisier qui y travaille. Je débarque dans une pièce assez grande qui me semble être la buanderie. Là, il n’y a que des philippins qui y sont, si j’en juge par leur aspect physique. Il fait très chaud et humide dans cet espace. Je réalise que je ne peux pas en sortir. La responsable de la sûreté est maintenant sur le seuil de la porte. Je ne me demande pas comment elle a fait pour arriver si vite à me retrouver. A l’évidence, elle connait le bateau, moi pas. Je l’attire dans le fond. Les ouvriers, imperturbables, continuent à alimenter la grande repasseuse en draps à sécher et à repasser. Je m’arrête un instant pour reprendre ma respiration. Dès que la responsable de la sûreté est assez proche de moi, je saute sur les machines à laver et me dirige vers la porte. Je bouscule violemment un nouveau vigile qui arrivait. Je reprends ma course et arrive dans les cuisines. Là tout est propre, inox. C’est vrai que d’habitude je dis « tout est propre, nickel », mais comme les meubles sont en inox, je dis inox…Bon, je ne m’arrête pas pour admirer les baguettes de pain bien croustillantes sortant du four automatique avec une bonne odeur de boulangerie traditionnelle qui donne envie de les déguster. Les voilà déjà à mes trousses. Je passe si près d’un cuisinier que le lot d’assiettes qu’il portait tombe et se casse avec grand fracas. J’escalade les débris de porcelaine et plonge vers la partie avant de la cuisine, celle dédiée à la pâtisserie. Je glisse et atterris face la première dans un plateau de Mont-blanc. J’ai la figure toute blanche avec la décoration du dessert. Je nettoie rapidement mes yeux avec la main et la bouche avec la langue. Il est bon ce gâteau. Dommage q+ue je ne puisse m’attabler pour l’apprécier. Je me relève car déjà, la tigresse du Bengale réapparait. Je cours à contre sens sur le tapis roulant des plateaux. Mes poursuivants en font de même. Je saute sur un charriot qui m’emmène plus vite vers la sortie. Je passe devant deux ou trois salles dans lesquelles j’aperçois des quantités inimaginables de cartons de riz et de pâtes, il faut nourrir près de cinq mille personnes par jour. Ça fait une sacrée cambuse ! Un véritable petit village sur un espace clos entouré d’eau, et de toutes parts. Une autre réserve est pleine de salades et de fruits frais. Un matelot pousse un lourd charriot élévateur sur lequel il y a des Cageots de pamplemousses et d’agrumes venant de Sainte Lucie. Je ne le vois qu’au dernier moment. Patatras ! Je rentre dedans et me retrouve une fois de plus par terre avec plein de fruits jaunes autour de moi. Les vigiles qui me suivaient, n’ayant pu anticiper, leurs pieds roulent sur les citrons verts. Ils tombent à la renverse. Je me relève prestement et continue ma fuite. Je constate que la porte suivante est fermée avec deux cadenas. Dans ma course, j’ai le temps de lire « Wine, Champagne ». Je n’ai donc aucune difficulté à imaginer que le lieu où sont entreposés les vins et spiritueux est sous bonne garde. En parlant de bonne garde, si je ne trouve pas comment semer mes poursuivants, c’est moi qui serai sous bonne garde ce soir. Je prends des couloirs à droite, à gauche. Je n’ai pas peur de me perdre. De toute façon, je ne sais pas où je suis, et pire, je ne sais pas où je vais. Je cherche un escalier. J’aperçois une porte entrebâillée. Je jette un coup d’œil furtif derrière moi et ne vois personne. J’entre. Trop tard. C’est une chambre froide. La température est négative et je le ressens tout de suite. Je me cache derrière les carcasses de bœuf et de mouton qui sont suspendues au plafond. Malgré la faible lueur du lieu, je vois que j’en ai fait bouger quelques-unes. Je commence à avoir sérieusement froid. Je tremble. Dans le couloir, des cris s’élèvent. Je comprends que l’ordre a été donné de fouiller partout afin de me retrouver. Je reste caché dans un coin de la pièce. Fatigué et haletant, je m’accroupis et m’adosse au mur. Hélas, il est froid. La porte s’ouvre et une vive lumière sort du plafond. Je me retiens pour ne pas éternuer. Mais le froid a raison de moi. Je n’en peux plus, j’éternue. Les vigiles se dirigent tout de suite vers moi et dirigent le faisceau lumineux de leur torche MagLite dans les yeux. Au ton qu’ils emploient, je devine qu’ils m’intiment l’ordre de me lever et de les suivre. J’essaie, pour la forme, un rapide baroud d’honneur en me faufilant à travers les futurs faux-filet. J’arrive à la porte et je plonge à l’extérieur de la chambre froide pour tomber sur la responsable de la sécurité. Nous sommes tous les deux à terre. Sans le faire exprès, je lui ai mis plein de décoration du gâteau sur le visage. A peine ai-je réalisé le comique de la situation qu’elle m’a déjà renversé et bloqué le bras droit entre les omoplates. Ce qui me procure une douleur atroce. Elle resserre un peu plus sa prise et me met les menottes. Un coté au poignet droit et l’autre à la cheville gauche. Assurément, avec une telle méthode, peut-être pas recommandée dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, je ne risque pas de m’échapper. Elle sort alors son téléphone et a une conversation très animée. Les autres membres de l’équipage viennent me voir comme l’on regarderait un iguane dans un zoo. Je reste là, immobile. Je ne réponds à aucune question. Je feins de ne pas comprendre.