Exraits de Meurtre aux Antilles
Ces petits extraits vous permettront d'apprécier le style narratif, la richesse des descriptions et l'originalité de l'intrigue
Vous parler d'un mic-MACTe !
Bon ! Je suis dans de beaux draps. Je suis en plein boulot et kéké me croit en tain de batifoler. J’avais rendez-vous ce matin pour obtenir des infos sur l’arrivée des indiens en Guadeloupe. Sur place, on constate qu’il y a un mort, tombé de la passerelle ou du morne mémoire. J’enquête et je tombe sur la directrice du MACTe. Au cours de mon entretien, un peu vicelard je le reconnais, la directrice de cet établissement crache le morceau. Comme son amant secret venait de décéder, elle fond en larmes. Moi, gentleman jusqu’au bout, je lui propose mon bras pour la raccompagner à son bureau. Et c’est pile à ce moment que Kéké apparait. C’est incroyable. Pourquoi n’est-elle pas allée admirer les bateaux un peu plus tôt ou un peu plus tard ? Je ne comprendrai jamais le hasard.
Je me rends au journal afin de faire un point avec « Le Chat » (Monsieur De Courtemanche de la Clémendière, notre rédacteur en chef). Je travaille à L’Expression depuis presqu’une dizaine d’années. C’est un hebdomadaire qui est assez apprécié aux Antilles et même en Guyane. Étant journaliste polyvalent, je traite tous les sujets qui me tombent sous la main. L’actualité ne choisit pas de prioriser telle ou telle information. Il y a des semaines ou rien d’important ne se produit. On fait du réchauffé, nos fameux marronniers que l’on sort des placards. D’autres semaines, on a trop d’actualités pour les insérer dans nos colonnes. Il faut faire des choix.

AFRES ou esclaves ?
Dans ce groupe, je découvre un Gaétan de Lohéac très vindicatif. Il est chercheur à l’université des Antilles. Pour mémoire, il avait été évincé à grands bruits du Conseil scientifique pour ses idées jugées « non conformes à la ligne politique qui convient à un établissement de niveau international ». Il dénigre ouvertement le MACTe comme une injure à la mémoire de ses ancêtres. Je l’interpelle alors directement sur son hostilité ouverte contre le MACTe. Sa réponse est cinglante :
_ Écoutez, jeune homme, on devrait respecter ce lieu où il y a eu une plantation et par la suite une usine sucrière. Le sol est encore gorgé de la sueur et du sang de nos aïeux. J’entends encore les cris de douleur de nos prédécesseurs qui sont morts enchainés et d’autres trompés par la liberté factice de l’esclavage moderne octroyée par les usiniers. Notre Président de l’Université des Antilles a refusé de venir à cette manifestation parce qu’elle heurte profondément sa conscience politique et morale. Moi, je suis venu pour dire en personne que je désapprouve ce pseudo jumelage.
_ Pensez-vous, dis-je, que la présence de la Présidente du Sénégal, ce soir au MACTe, soit une insulte à votre conscience ?
_ Mais certainement, Monsieur Naigre, certainement. Certes, la Guadeloupe et le Sénégal ont partagé un passé commun pendant des siècles. Qui ne connait pas l’île de Gorée d’où partirent la plupart des navires négriers ? Les esclavagistes n’étaient pas tous des blancs. Certaines tribus ont exterminé des peuplades afin d’avoir quelques colifichets en contrepartie de capture d’hommes vaillants capables de travailler douze heures d’affilée et de femmes pouvant enfanter. Je dénonce haut et fort ces exactions de l’histoire.
Le PIRE est arrivé
« Il est indubitable que le sort s’acharne sur le MACTe ces jour-ci. Déjà samedi le cadavre du responsable des moyens généraux est retrouvé en dessous de la passerelle reliant le bâtiment au Morne mémoire. D’après des personnes généralement bien informées, on craint fort qu’il ne s’agisse pas d’un suicide de Pierre-Antoine Petiot de Chanclins, mais d’un homicide. Ensuite le mardi, c’est une jeune étudiante que l’on retrouve morte dans les allées de l’exposition permanente. La scène de crime dans le musée ne laisse aucun doute sur le caractère criminel de cette découverte. Élaine P. , la jeune victime était-elle membre d’une secte vaudou ? Les supputations vont bon train. Pour continuer la série infernale, dans l’après-midi du mercredi, c’est une agression à l’arme à feu sur la personne de la directrice qui est perpétrée. Les enquêteurs restent perplexes quant à l’hypothèse d’une agression sur Élisabeth Durville. Dans la même veine tragique, jeudi matin, une explosion retentissante a été entendue sur tout le territoire de Pointe-à-Pitre. Le morne mémoire, face au MACTe, a été partiellement détruit. Toujours ce jeudi, une organisation politique a revendiqué l’attentat et annoncé la destruction du musée. Le représentant de l’État, pour protéger la Présidente du Sénégal en voyage officiel dans notre île, a déclaré un couvre-feu. Il faut espérer que cette longue série de faits divers s’arrête. »
Ministre en visite privée
_ Bonjour, Monsieur le Ministre. Je vois que vous êtes venu soutenir votre protégée dans ces malheureuses affaires ?
_ Mais, qui êtes-vous ? Qui vous permet ? dit-il d’un air courroucé. Son visage avait un teint rose pâle par la chaleur, il devient maintenant rougeâtre par la colère qui monte en lui. Il ne s’attendait pas à être accueilli de la sorte alors que son voyage n’avait pas été annoncé.
_ Laisse, chéri… Oh pardon, Monsieur le Ministre. C’est un journaliste local. Monsieur Maxence Naigre du journal L’Expression.
_ Maximilien Naigre, Madame la Directrice, Maximilien.
_ Bon. Bon. Mon ami. Ne nous importunez pas, sinon je fais intervenir mon service d’ordre !
_ Comme vous y allez, Monsieur le Ministre ! Vous venez incognito apporter du réconfort à votre amie, Oh pardon ! À madame la Directrice. Et c’est comme cela que vous vous adressez à la presse locale ?
_ Et vous ? C’est comme cela que vous parlez à un Ministre ? J’en ai cassé pour moins que cela. Sachez-le, mon jeune ami !
_ Monsieur le Ministre, avec tout le respect que je vous dois ; Un, je ne suis pas votre jeune ami. Deux, je suis ici en tant que journaliste. Et je vous interroge sur votre déplacement, aux frais de la princesse, pardon grâce à mes impôts. Êtes-vous en déplacement officiel ? Pourquoi la presse n’a-t-elle pas été informée ?
_ Je suis ici en voyage privé. Comme toute personne en France, j’ai le droit de me déplacer où je veux et de rencontrer qui je veux, non ? Ses lèvres rosâtres au départ deviennent purpurines tant il se les mord avec une rage contenue mais non dissimulée à mes yeux.
_ Je vous l’accorde. Cependant, quand on utilise le COTAM[1] ou un Falcon 7X, le contribuable a le droit de savoir. Le ministre est de plus en plus mal à l’aise. Je suis moi-même étonné de mon toupet. Je suis parti de la rapide déduction suivante : s’il est arrivé ce matin, c’est qu’il n’a pas pris un vol régulier. Il a dû décoller aux aurores de Villacoublay pour être au petit matin à Maryse Condé, notre aéroport local. Voyant que je retiens le ministre dans son déplacement, un garde du corps s’apprête à m’écarter. D’un signe, le Ministre lui indique de ne pas m’expulser. C’est une bonne chose. Il revient à de meilleurs sentiments.
[1] COTAM : acronyme de COmmandement du Transport Aérien Militaire. Indicatif d’appel utilisé par l’avion, en général un Airbus A300-200, de l’Armée de l’air française quand le Président s’y trouve.
Explosif
L’ambiance est alors hallucinatoire. Brusquement je vois que les ombres se déplacent alors que je suis immobile. En fait, c’est le chandelier qui a glissé. La flamme embrase immédiatement les vieux papiers qui se trouvaient sur la petite table. Avec le courant d’air, plusieurs feuilles s’envolent et atteignent le pavillon. Il prend feu lui aussi. Du coup, la luminosité est grande et l’espace semble plus grand. Le pavillon embrasé se décroche et tombe sur une balle de coton qui prend feu aussi sec. Alors que j’essaie d’éteindre à droite, je vois que sur la gauche le brasier devient plus important. J’avise une dame-jeanne qui est par terre et pense que le liquide qui s’y trouve est de l’eau puisqu’il n’a pas d’odeur. Je le lance sur les flammes. Malheur ! C’est un combustible qui fait grandir les flammes. Je ne vois qu’une solution, battre en retraite. Je me précipite vers l’escalier au bout du couloir. J’hésite une seconde. Si tout doit brûler, ne faudrait-il pas sauver des documents ? Conscient que je mets ma vie en danger, je renonce à cette idée suicidaire. Arrivé au milieu des marches, je me ravise. Je retourne sur mes pas. J’enjambe les premières flammèches. Je fonce jusqu’à la petite table. J’entends dans mon dos les bouteilles qui explosent les unes après les autres. Je continue toujours d’avancer. Les flammes lèchent les barils. J’espère qu’il n’y a que de l’eau dedans et pas de la poudre. J’attrape le parchemin et le dossier rouge. Les flammes lèchent mon jean. Heureusement que je n’ai pas mis un pantalon en toile synthétique. Je fais rapidement demi-tour et cours dans le couloir. Par l’entrebâillement de la pierre de taille, un mince filet de lumière du jour me permet de repérer les marches. Je les emprunte quatre à quatre. A peine ai-je mis la tête dehors que j’entends une violente explosion. Le souffle me projette sur un amas de terre ayant certainement hébergé une tombe. Sonné, les bras endoloris, le pantalon déchiré par une croix se trouvant sur mon passage, je sens que je glisse comme sur un toboggan. Puis, plus rien. Je perds connaissance..
